Quarante degrés sous zéro
Dimanche 3 décembre 2023
Quarante degrés sous zéro
Quarante degrés sous zéro : un essai très tardif sur le froid au Château de Balintore
| Le premier chauffage au Château de Balintore |
Quand j’étais au collège, j’ai étudié une nouvelle de Jack London, intitulée “Construire un feu”. J’ai été profondément impressionné par cette nouvelle car elle détaille la vie dans le froid extrême du Grand Nord américain. Non seulement ce niveau de froid était hallucinant, mais il pouvait également être poétiquement “libre d’unité”, étant donné que -40 °C est équivalent à -40 °F. Et bien que je n’avais jamais connu de telles températures, ce n’est qu’après avoir acheté le Château de Balintore que j’ai affronté mon premier -18 °C, si bien que j’ai à de multiples reprises frôlé l’hypothermie. Une proximité dont je me serais volontiers passé.
Avant d’acheter le Château de Balintore, je savais d’ores et déjà que le “froid” serait un problème. En effet, le château est l’archétype du bâtiment froid et qui laisse passer les courants d’air. En ajoutant à cela que le château est tout proche du village de Braemar, connu comme l’endroit le plus froid de tout le Royaume-Uni, la question était de savoir comment j’allais faire pour réchauffer cet immense bâtiment, ou si même j’en aurais les moyens.
Je me suis très vite rendu compte que de nos jours, les personnes étaient moins robustes qu’elles ne l’étaient autrefois. Les victoriens n’y connaissaient absolument rien en isolation de bâtiment; ils portaient plus de couches de vêtements en tissus épais, étaient physiquement parlant plus actifs, et devaient tout simplement avoir une manière de penser différente.
À l’origine, les seules sources de chaleur dans le Balintore étaient des poêles à charbon. Les rallumer a été une expérience très enrichissante, et bien qu’un poêle à charbon chauffe plus ou moins une pièce, pas moins de 80% de la chaleur monte dans la cheminée, et seulement 20% se diffuse dans la pièce. Le rendu n’est pas le même que celui d’un chauffage central moderne. Se blottir au coin du feu est donc à l’ordre du jour.
Quand j’ai commencé à vivre dans le château, il n’y avait pas de chauffage du tout, ce qui transformait les hivers en véritable challenge. Je me rappelle d’une nuit en particulier, peu après mon installation. Malgré un sac de couchage quatre saisons, ma température corporelle n’a cessé de diminuer tout au long de la nuit, et je me réveillais à cause du froid, encore et encore. En temps normal, on s’attend à se réchauffer dans le lit, et cette expérience a été un véritable signal d’alerte, au sens propre comme figuré.
J’ai élaboré une stratégie pour dormir en utilisant 3 couettes à indice de chaleur élevé. J’ai découvert que le 4e duvet ne rajoutait que du poids et aucune chaleur. Quand je dormais dans une petite caravane à l’arrière du bâtiment, je m’emmitouflais dans un sac de couchage momie quatre saisons avec la fermeture éclair à droite complètement remontée, la tête dans la capuche, et en supplément un bonnet en laine. Par-dessus le sac de couchage, je rajoutais deux couettes bien douillettes.
Si j’avais le malheur de bouger pendant la nuit, et que la fermeture éclair s’ouvrait ne serait-ce que d’une quinzaine de centimètres, je me faisais réveiller par la douleur due au froid sur mon bras droit. J’ai appris à dormir parfaitement immobile, à plat sur le dos, en luttant mentalement contre mon désir de me tourner sur le côté, là où je dors habituellement. J’allais me coucher tel une momie égyptienne et me réveillais dans cette exacte même position.
Je gardais une bouteille d’un litre d’eau à côté de mon lit, et elle gelait complètement pendant la nuit. J’avais des citernes pour récupérer l’eau de pluie, et les grandes quantités d’eau qu’ils contenaient ont entièrement gelé pendant les hivers records de 2010 et 2011. Lors d’hivers plus classiques, seule la citerne gelait, tandis que l’eau à l’intérieur restait liquide.
La caravane n’était absolument pas isolée, et se résumait à une simple coque de métal, ce qui n’est pas sans rappeler une boîte de conserve. Dedans, j’avais installé un chauffage électrique et un petit ordinateur de bureau. Avec le lit déplié, il ne restait qu’un mètre carré de surface, et c’est difficile à croire que j’ai vécu dans cet unique mètre carré pendant 2 ans.
Au milieu du second hiver rude que j’ai passé dans cette caravane, j’ai atteint un point où je devenais fou, comme un lion enfermé en cage. Je savais que si je passais une nuit de plus dans cette caravane, j’allais devenir fou. Alors je me suis installé pour de bon dans le château, même si ma chambre là-bas manquait de vitres aux fenêtres, et n’avait même pas de sol. Je devais sauter par-dessus les solives pour rejoindre mon lit, et je devais me rappeler chaque matin de ne pas sortir du lit comme je le fais d’habitude, au risque de passer à travers les solives et de tomber sur le sol en terre battue, un mètre plus bas. Il n’y a eu qu’un seul matin où, par distraction, j’ai fini par oublier les solives, j’ai traversé le sol et me suis retrouvé par terre.
Quoi qu’il en soit, les choses se sont améliorées au château grâce à une couverture chauffante électrique, que j’allumais en début de nuit pour réchauffer le lit. Par temps de grand froid, on en vient à se demander avec inquiétude si la chaleur corporelle suffit à réchauffer le lit. Je m’endormais souvent avec la couverture allumée et me réveillais à 2 heures du matin littéralement en étouffant.
En réalité, dès le premier soir avec la couverture électrique, j’ai pu regarder “Les pôles, ultimes frontières” dans mon lit. Je ne pouvais pas regarder ce documentaire avant, car la combinaison du froid dans la vraie vie et celui à l’écran était trop difficile à endurer. Au moment de m'installer dans le lit, j’ai pensé “Vas-y, David Attenborough, fais de ton pire !”.:-)
Le premier chauffage installé dans le château était un poêle norvégien Jøtul émaillé vert que j’avais acheté sur eBay et récupéré à Milngavie. Il venait à l’origine de l’île de Mull. Avec mon ami Andrew, nous l’avons allumé la première fois non sans hésitation, et depuis, je l’allumais toujours lorsqu’il venait me rendre visite. À peine le poêle commençait à chauffer, on s’installait à califourchon dessus, tels des cavaliers sur leur cheval, tellement nous étions désespérés de recevoir la moindre chaleur. On se rappelle tous deux de la première fois où la température de la pièce a atteint les deux chiffres. Nous avons célébré ce moment, et il existe quelque part une photo souvenir.
Au Balintore, on passait nos journées à empiler du bois dans les poêles, et on s’assurait que le poêle Jøtul chauffait à fond en regardant le derrière du caribou, sur le panneau latéral en fonte moulée du poêle, qui rougissait. J'ai appris par la suite que ce n'était pas bon pour le poêle, et je fais désormais attention à ne plus atteindre ce stade.
Un ami de Londres est venu me rendre visite. Je lui ai préparé le dîner, et entre deux plats, je lui ai dit “C’est l’heure de se balader dans le château”. L’incompréhension la plus totale pouvait se lire sur son visage. J’avais pris l’habitude de me balader dans le château entre deux plats, car c’est en restant immobile que la température corporelle baisse. En somme, une balade dans le château était le prix à payer pour un repas en bonne et due forme. D’habitude, je ne restais jamais immobile à l’intérieur du château, et je dansais pour me garder au chaud, du réveil jusqu’au coucher. Je menais une vie de raveur, induite par le froid.
J’ai vécu au château alors qu’il y avait 30 centimètres de neige à l’intérieur du bâtiment. Pendant très longtemps, plus aucune des fenêtres de la cuisine victorienne n’avaient de vitres, donc de la fine neige a pu y rentrer. Je me suis donc retrouvé toute une semaine à marcher sur 30 centimètres de neige pendant que je cuisinais.
Mon ami Andrew et moi partageons un souvenir où nous étions assis autour de la table de la cuisine, avec bien évidemment nos manteaux, et une tasse de thé. Les fenêtres de part et d’autre de la pièce avaient les vitres trouées, et le vent sifflait à travers la cuisine, là où nous étions assis. C’était monnaie courante, mais la tristesse de cette fois en particulier l’a rendue mémorable. On essayait d’avoir une conversation parfaitement normale alors qu’on grelottait, et chacun de nous s'accrochait désespérément à sa tasse de thé à la recherche de la moindre chaleur résiduelle.
On peut dire qu’avec le temps, je me suis un peu “endurci”. Enfin, je ne sais pas si j’ai pas juste appris à différencier “avoir froid” et “souffrir du froid”. “Avoir froid” peut être désagréable mais ça n’empêche pas de faire ce qu’on a à faire. En revanche, “souffrir du froid” est un tout autre sujet. C’est le froid qui glace jusqu’aux os, qui fait mal aux mains et aux pieds, qui pompe toute l’énergie, et qui rend toute tâche impossible. Ce froid-là nécessite une intervention, et au château, c’était sous la forme d’aller dans le lit pour se réchauffer. Andrew, lui, travaille dans le génie agricole, à l’extérieur et par tout temps. Il continuera de travailler du stade “j’ai mal aux mains” jusqu’au stade “je ne sens plus mes mains”. Moi, je prends la douleur comme un signal de mon corps, et je m’arrête à ce moment-là.
Un Noël, au lieu de rendre visite à mes amis à Norfolk, je suis resté au château, car les 14 jours de congés me donneraient beaucoup de temps libre pour travailler sur le bâtiment. Je m’occupais du câblage dans le grenier de l’aile de la cuisine. Je pouvais passer 15 minutes à câbler (ce qui nécessitait d’enlever mes gants pour plus de maniabilité) avant que mes mains ne me fassent trop mal. Pour les réchauffer, il me fallait passer les 30 minutes suivantes dans ma chambre près du poêle Jøtul. J’ai fini par accomplir au terme de ces deux semaines ce qui m’aurait pris une journée en été, mais ce fut une expérience enrichissante.
Un jour, alors que je revenais d’Angleterre, je discutais de certaines choses avec l’artisan qui s’occupait des travaux à l’époque, qui s’appelait Andy. Après être resté 5 minutes sans bouger, non seulement je frissonnais à cause du froid, mais cela me provoquait également de gros spasmes. Ce à quoi Andy m’a dit “T’es devenu un vrai petit frileux du sud, David.” Je n’ai pas su lui répondre autre chose que “Oui.”.
Trois semaines plus tard, alors que je m’étais acclimaté autant que possible au froid, c’était encore une journée glaciale. Je pense que ce jour-là, même Andy a souffert du froid, car il m’a dit “Je ne sais pas comment tu fais pour vivre ici, David.”. Bien fait !
Gregor, mon artisan actuel, m’a récemment avoué qu’il arrivait souvent le matin en s’attendant à ce que je ne survive pas à une nuit particulièrement froide.
Il est fort utile d’avoir un thermomètre pour contrôler la température, par mesure de sécurité. Parfois, on se sent comme une petite nature car il ne fait pas aussi froid que ce qu’on le croît. Mais dans d’autres cas, nos instincts font bien leur travail, et la température est effectivement si basse que la situation peut vite devenir dangereuse si l’on n’agit pas.
Par expérience, 13 °C est la température sûre. On peut avoir froid, mais à part ça, on va bien. En dessous, mieux vaut porter un manteau à l’intérieur. À partir de 5 °C, ça commence à être désagréable, et par forte humidité, 5 °C peut sembler aussi froid que s’il faisait moins de 0 °C.
Les températures négatives ne sont pas nécessairement aussi redoutables que l’on pourrait croire. De la neige peut venir recouvrir le château d’un manteau blanc, et bien sûr, le combo soleil radieux et températures négatives, ça remonte le moral. Il faut juste un endroit où se réchauffer, à l’abri du froid. Moi, je n’avais pas de tel endroit pendant un long moment au château, et l’alternative de retourner dans mon lit sonnait comme une défaite.
J’avais le projet ambitieux d’installer une pompe à chaleur géothermique (ou GSHP) au château, et de l’alimenter grâce à la vieille station hydroélectrique du château. Ce qui est formidable avec une GSHP, c’est que pour une unité d’énergie électrique, on gagne 5 unités d’énergie thermique, ce qui en fait donc le mode de chauffage le plus économique à l’usage. Cependant, l’investissement initial est très élevé. Je prévoyais 40 000 livres pour le Balintore, j’ai donc opté pour une bonne vieille chaudière au fioul. Le chauffage au fioul fonctionne bien, et maintient trois zones du château, sur trois circuits de chauffage, bien au chaud.
Dans le film “Autant en emporte le vent”, le personnage de Scarlett O’Hara déclare : “Je ne connaîtrai plus jamais la faim”. J’ai souvent pensé à une déclaration similaire : “Je ne connaîtrai plus jamais le froid”.
Au final, même si les feux de cheminée sont très agréables et que j’en garderai quelques-un opérationnels au château, je n’hésite plus à installer un poêle à bois devant une cheminée car, avec ce type d’appareil, 80% de la chaleur est diffusée dans la pièce, et seulement 20% monte dans la cheminée.
Je passe encore cet hiver dans une partie du château qui n’a pas été restaurée et qui n'est pas chauffée. Affaire à suivre.
À ce stade, et on croise les doigts, il est très peu probable que je revienne un jour à l’époque où le Balintore connaissait des niveaux de froid similaire à ceux de cette nouvelle de Jack London; mais je me disais qu’il valait mieux les consigner, sinon peu de monde y croirait. Et avec le recul, même moi j’ai du mal à y croire.
Commentaires
Enregistrer un commentaire